Edmund Burke, premier écrivain de la contre-révolution (Yves Chiron)

En 1789, les Rivarol, Royou, Du Rozoi furent les premiers à s'opposer, la plume à la main, à la vague déferlante de l'anarchie et à l'antichristianisme. Ils le firent dans des journaux qui, les uns après les autres, disparurent à mesure que la Terreur se répandait dans Paris, brisant les derniers îlots d'ordre et de vérité. Honneur doit donc leur être rendu. Pourtant c'est de l'étranger, d'Angleterre, qu'est venue la première opposition doctrinale à la Révolution : les Réflexions sur la France. C'était l'oeuvre d'un député whig, Edmund Burke, d'origine irlandaise.

Le 1er novembre 1790, l'ouvrage était publié à Londres, dès le 29, il était traduit en français. 536 pages d'une analyse détaillée des événements survenus en France depuis un peu plus d'une année, mais aussi une réfutation virulente des principes et idées qui animaient cette Révolution. L'ouvrage fit grand bruit. Tiré à 30 000 exemplaires en Angleterre, chiffre énorme pour l'époque, à 10 000 en France, traduit aussi en allemand, en italien. Il a influencé nombre des penseurs contre-révolutionnaires du XIXe siècle. Joseph de Maistre, après avoir lu le livre, écrivait à un ami le 21 janvier 1791 :

« Pour moi j'en ai été ravi, et je ne saurai jamais vous exprimer combien il a renforcé mes idées anti-démocratiques et anti-gallicanes. Mon aversion pour tout ce qui se fait en France devient de l'horreur ».




La passion révolutionnaire

Edmund Burke connaissait bien notre pays. Il y séjourna à différentes reprises. Lors d'un voyage à Paris, au début de 1773, il fut reçu par Madame du Deffand et fit la connaissance de quelques-uns des « Philosophes » alors à la mode. Par la suite, il entretint une correspondance assidue avec des amis français. Ce sont ces correspondants français qui vont être les informateurs de Burke à partir de 1789.

C'est un député du Tiers-Etat, élu par bailliage de Rouen, J.-B. Decrétot qui, en juin 1789, écrivait à Richard, fils d'Edmund Burke, pour lui faire le récit des premières semaines des Etats Généraux et leur transformation en Assemblée nationale puis constituante. Les informations lues dans les journaux anglais, le texte imprimé des différentes séances de l'Assemblée qu'on lui envoyait, s'ajoutèrent à ces témoignages directs.
Les journées sanglantes de juillet, l'agitation perpétuelle de Paris, le vent de la folie qui semblait souffler sur les meilleurs esprits commencèrent d'inquiéter Burke. Le 9 août 1789, dans une lettre à un ami, le comte de Charlemont, il disait l'inquiétude que suscitait en lui cette « vieille férocité parisienne [qui] a resurgi d'une manière affreuse ».



L'origine des Réflexions est une lettre adressée à un ami français, Charles Jean-François Depont, ex-conseiller au Parlement de Paris. Celui-ci avait demandé son sentiment sur les événements de France. Burke répondit par une première lettre en novembre 1789 puis par une seconde, en janvier 1790, qui, jamais envoyée, deviendra un gros livre.

L'ouvrage n'a pas la charpente d'une réfutation en règle, cartésienne, point par point. On dirait une longue coulée de lave, incandescente, brillant de mille feux (il faut considérer que Burke fut un des plus célèbres orateurs du parlement anglais, parvenant même, en une occasion, à faire s'évanouir certains de ses auditeurs par l'évocation des cruautés anglaises aux Indes !). De ce long fleuve des Réflexions quelques grands thèmes peuvent être tirés qui éclairent sur le processus révolutionnaire

D'abord l'idée que la passion révolutionnaire a eu raison d'un noble et ancien régime parce que le programme révolutionnaire, si l'on peut dire, était aussi fou que séduisant :

« Le petit catéchisme des droits de l'homme est facile à apprendre, et des passions suffisent pour en tirer des conséquences ».


 Ailleurs, burke fera remarquer qu'avec l'Assemblée, les clubs, pour certains (écrivains, hommes de loi, avocats) a commencé une course effrénée pour sortir de leur rang, de leur état : l'ambition politique pour se consoler d'une carrière ratée ou de gains médiocres.



La folie de créer du neuf en politique

Les pages les plus fortes de Burke, peut-être, portent sur la fièvre constitutionnelle qui a atteint les députés à partir de juin 1789 – et qui depuis, soit dit en passant, n'a pas cessé. Des hommes réunis pour proposer et discuter quelques réformes décident tout à coup, sur l'inspiration de clubs et de loges maçonniques, de se proclamer « Assemblée nationale », représentants du peuple français en son entier, puis « Assemblée nationale », représentants du peuple français en son entier, puis « Assemblée constituante », c'est-à-dire délégués pour donner au pays une constitution écrite, de nouvelles institutions. Un Rabaud Saint-Etienne, qui deviendra président de l'Assemblée, déclare du haut de la tribune :

« Tous les établissements en France couronnent le malheur du peuple : pour le rendre heureux, il faut le renouveler ; changer ses idées, changer ses lois, changer les mots, tout détruire ; oui, tout détruire ; presque tout est à recréer ».




Rien ne paraît plus fou à Burke qui cite ce texte. Selon lui, la politique se doit d'être attentive aux leçons du passé, aux leçons de l'Histoire : « l'Histoire est un grand livre ouvert pour notre instruction ; c'est dans toutes les erreurs passées, c'est dans tous les maux qui ont accablé le genre humain qu'elle puise pour l'avenir les leçons de sa sagesse ». Les députés de la Constituante, du moins pour la majorité d'entre eux, n'avaient certes pas cette vision des choses. Leur constitution devait obéir à des principes, ceux des droits de l'homme votés en août 1789 et qui figurent en préambule au premier texte constitutionnel voté. Il s'agissait pour eux de déduire de ces principes nouveaux des institutions politiques nouvelles.


Burke s'élève fortement contre cette prétention de feuille blanche et de table rase :

« Je ne peux concevoir comment aucun homme peut parvenir à un degré aussi élevé de présomption, que son pays ne lui semble plus qu'une carte blanche, sur laquelle il peut griffonner à plaisir. Un homme qu'une bienveillance toute spéculative inspire chaudement, peut désirer que la société dans laquelle il est né soit autrement constituée qu'il ne l'a trouvée. Mais un bon patriote et un vrai politique considérera toujours quel est le meilleur parti que l'on puisse tirer des matériaux existants dans sa patrie. Penchant à conserver, talent d'améliorer, voilà les deux qualités réunies qui me feraient juger de la bonté d'une homme d'Etat. »


Cette dernière sentence est sage. L'abbé Balestrier de Canilhac présentant en 1791, aux lecteurs français l'ouvrage de Burke, louait celui-ci d'avoir rappelé qu'« en politique, il ne faut pas toujours considérer le droit mais l'utile. » La politique n'est pas une science abstraite, dégagée des contingences, des choses, des hommes, des événements comme le voudraient les machiavéliens ou les opportunistes. La politique est un service, service du bien commun, « penchant à conserver, talent d'améliorer » dit Burke. A la fin de sa Politique, Aristote avait déjà défini l'esprit de service : « la mesure, le possible et le convenable ».

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