~ Regis Debray - La Tyrannie de l'actualité & La Perspective Historique ~

Alors qu'il y a quelques années, seuls les journalistes vivaient au fil de l'actualité, désormais Internet et chaînes thématiques font battre le coeur du monde dans son ensemble, au rythme des dernières nouvelles. Un changement non sans conséquences sur la société, comme dans le rapport individuel à l'information.

 

"La lecture du journal est la prière du matin de l'homme moderne", disait en son temps Hegel. Deux siècles plus tard, le philosophe trouverait sans doute ses contemporains un brin fondamentalistes. Avec les fils d'information continus, la prière ne se cantonne plus aux aurores mais se fait 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Internet et chaînes d'information thématiques nourrissent de nouvelles une population étourdie par ce flux incessant. Si elle satisfait notre désir latent d'ubiquité et offre quelques avantages, l'immédiateté de l'information parasite cette dernière plus qu'elle ne l'améliore. Tout en nous laissant croire que nous sommes parfaitement informés.


Une déconstruction du rapport au monde

Regis Debray évoque une "tyrannie de l'actualité" qui ne laisse plus de place pour la mise en perspective historique. Avec ce flux d'information continu, chaque fait nouveau efface le précédent. La société est capturée dans le présent. Pour le sociologue Manuel Castells comme pour le philosophe Paul Virilio, c'est un changement social de grande ampleur. Cet accès continu à l'information entraîne une virtualisation et une mondialisation du temps : "Pour la première fois, l'histoire va se jouer dans un temps unique : le temps mondial. L'histoire s'est déroulée, jusqu'à présent, dans des temps locaux, des espaces locaux, des régions, des nations." (1) D'après l'analyse de Paul Virilio, c'est de cette localité que provenait la richesse de l'Histoire. Le global est devenu local, le local, global : "Cette désorientation de l'altérité, du rapport à l'autre et du rapport au monde (…) provoquera un profond trouble qui va atteindre la société, et donc la démocratie." Avec le train sont nés les déraillements, avec le nucléaire, Tchernobyl : tout progrès engendre son pendant négatif. Selon Paul Virilio, les autoroutes de l'information ne feront pas exception.


Le temps avant la nature

Zoom

Au-delà de la déconstruction du rapport au monde, ce changement induit une illusion d'être parfaitement informé. Puisque "toute" l'information défile, tout le temps, on a tendance à croire que ce qui importe est nécessairement médiatisé. C'est faire fi de l'approche de l'information dans le cadre d'un flux d'actualité. Le temps régit le choix de l'information. On la sélectionne et la diffuse non pas pour sa nature, son importance, mais pour son caractère récent. Les résultats sportifs se retrouvent ainsi au même niveau qu'une manifestation contre le gouvernement, et un remaniement du code du travail aux côtés de l'accouchement d'une ministre. On ne distingue plus la nouveauté de la nouvelle, l'impression que tout se vaut domine. Or, comme l'affirme Régis Debray : "De même que l'animiste des savanes est convaincu que la divinité habite en personne sa statuette de bois, l'agnostique des métropoles est convaincu que la réalité s'est déposée telle quelle sur sa page ou sur son écran, que l'événement colle à son double." (2) D'autant plus que cette absence de hiérarchie de l'information donne la sensation au public qu'il est en lien direct avec celle-ci et donc, mieux informé.


 

Des filtres inconscients

Or, même si cette impression s'avérait, on n'en serait pas pour autant pleinement informé. Les recherches d'Elihu Katz et Paul Lazarsfeld, comme de nombreuses études effectuées dans le cadre de la sociologie des médias dans les années 1980, l'ont en effet prouvé. Nous filtrons tous inconsciemment les messages que nous recevons en fonction de notre groupe social d'appartenance, de notre genre, de notre génération ou encore de diverses dimensions de notre parcours de vie. Ce "paradigme des effets limités" est positif dans le sens où il évite une manipulation aisée du public. Il se révèle aussi néfaste puisque nous pouvons refuser d'entendre ce qui dérange nos schémas habituels. Une information remettant en question notre position sur un point particulier est ainsi souvent évincée : "Les messages qui conseillent une opinion ou un comportement déviants par rapport à ceux qui sont la règle à l'intérieur de ses groupes d'appartenance tendent à être vidangés par l'individu, au profit de ceux qui renforcent leur homogénéité." (3)    Lire la suite de Au fil de l'actualité »

(1) Paul Virilio, 'Alerte dans le cyberespace', Le Monde Diplomatique, août 1995.
(2) Régis Debray,
'L'Emprise', Gallimard, 2000.
(3) Grégory Derville,
'Le Pouvoir des médias, mythes et réalités', PUG, 2005.

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