Li Lu, de Tiananmen au sommet du capitalisme mondial

 

 

Li Lu, de Tiananmen au sommet du capitalisme mondial

Aujourd'hui, à peine agé de 44 ans, il est le favori pour remplacer le vieux gourou de la finance américaine, le milliardaire Warren Buffett, à la tête du fonds d'investissement Berkshire et de ses 100 milliards de dollars. Un parcours époustouflant au coeur des mutations du monde.

Au sein du mouvement des étudiants qui occupaient la place Tiananmen, ce printemps 1989, Li Lu occupait une position-clé : il était le bras droit de Chai Ling, la « commandante en chef ». Lorsque le moment de vérité approcha, début juin, il faisait partie de ceux qui refusaient tout compromis, accusant même d'être des « agents gouvernementaux » ceux des dirigeants qui voulaient éviter une épreuve de force.

Après Tiananmen, Li Lu fuit la Chine avec l'aide de la France

Activement recherché après la répression sanglante du 4 juin, il réussit à se cacher, puis à quitter la Chine avec des complicités… françaises. Paris fut ainsi sa première étape d'exil, ce qui en fait le premier d'une longue série de dissidents à débarquer dans la capitale française, avant de poursuivre leur route vers les Etats-Unis qui les fascinaient et leur offraient une tribune plus ambitieuse.

L'un de ceux qui l'ont connu à l'époque à Paris le décrit à Rue89 comme « très dogmatique et péremptoire, prêt à dicter sa loi ». Il ajoute, à la lumière de son parcours dans la finance : « dicter sa loi aux foules, ou aux marchés »…

De fait, il y a une certaine cohérence dans ce parcours qui mène Li Lu d'un leadership à l'autre, celui de la révolution manquée de Tiananmen à celle de la finance mondiale.

Dans son livre « Bad Elements, Chinese Rebels from Los Angeles to Beijing » (éd. Vintage, 2001), consacré aux rescapés de la « génération Tiananmen », l'écrivain néerlandais Ian Buruma souligne que Li Lu et sa génération ont grandi dans un univers de langue de bois, dans lequel les mots n'avaient plus de sens :

« Ce qui était blanc hier peut être noir aujourd'hui. […] Ça peut générer des facilités réthoriques, et un talent pour mentir afin de survivre. CÇa génère du cynisme et l'idée que personne ne peut défendre une opinion sans avoir d'arrières pensées, généralement sinistres. »

Accusé d'avoir construit une carrière « dans le sang des victies »

Et, après avoir rencontré pour son livre l'ensemble de la diaspora de la « génération Tiananmen », Ian Buruma ajoute :

« C'est peut-être une des raisons pour lesquelles Chai Ling et Li Lu sont détestés au sein de la diaspora chinoise. Leur transformation de jeunes patriotes idéalistes en Américains décontractés est trop transparente, trop opportuniste. La reconnaissance internationale invite aussi la jalousie, qui est une autre cause de haine.

 

 

Un de mes amis chinois, qui n'a aucune sympathie pour le pouvoir communiste, qualifie Chai Ling et Li Lu d'“escrocs”. Un auteur chinois célèbre les décrit comme des “extrémistes”, les “meilleurs élèves de Mao Zedong”, signifiant par là qu'ils partageaient la même culture violente que les Gardes rouges.

 

Plusieurs personnes m'ont dit que les anciens leaders étudiants ont “construit leurs carrières sur le sang des victimes de Tiananmen”. »

 

Son histoire familiale est aussi de celles qui donnent des envies de revanche et de réussite. Li Lu est issu d'une famille d'intellectuels chinois, avec un grand père étudiant à l'Université américaine de Columbia en 1920, produisant une thèse comparant les idées de Confucius avec les thèses du penseur humaniste John Dewey. En raison de sa « mauvaise origine de classe », le grand-père de Li Lu a trouvé la mort en prison pendant la Révolution culturelle.

Son père, lui, n'a pas étudié à Columbia mais à… Moscou, autre époque, autres destinations, ce qui ne l'a pas empêché, lui aussi pour « mauvaise origine de classe », de passer la Révolution culturelle en prison. Un pédigrée qui a assurément forgé le caractère du jeune Lu.

Une autobiographie titrée « Moving the mountain »

C'est avec ce bagage intellectuel et ce tempérament endurci que Li Lu débarque à Pékin dès le début de l'occupation de la place Tiananmen, en provenance de sa ville de Nankin où il était étudiant. Il forge très vite une aliance avec Chai Ling qui en fait un duo de choc dans le mouvement.

Li Lu a raconté cette épopée dans un livre autobiographique, « Moving the Mountain : My Life in China from the Cultural Revolution to Tiananmen Square » (éd. Macmillan, 1990), devenu en 1994 un film du même titre, dont la bande annonce résonne comme un réquisitoire contre le régime de Pékin. (Voir la vidéo)

Arrivé aux Etats-Unis, Li Lu a trouvé un autre terrain de conquête pour ses ambitions : la finance. Après des études à Columbia, 70 ans après son grand-père, il créa son propre fonds d'investissements, avant de rencontrer Charlie Munger, le vice-président de Berkshire, lui-aussi octogénaire comme Warren Buffett, qui en fit son poulain.

Paradoxalement, c'est en Chine que ce réfugié politique chinois a amené certaines affaires fructueuses au fonds de Warren Buffett, notamment le fabricant de batteries électriques pour voitures BYD dans lequel Berkshire a investi et qui lui a déjà rapporté plus d'un milliard de dollars selon le Wall Street Journal… En Chine, où Warren Buffett fait l'objet d'un véritable culte.

« Nous étions tous empreints du rêve américain »

Paradoxe seulement apparent, puisque, de fait, Li Lu et la Chine ont évolué dans le même sens depuis vingt ans, vers un capitalisme financier décomplexé, qui s'accomode parfaitement d'un autoritarisme politique qui ne semble plus autant géner le jeune banquier d'affaires.

Chai Ling, l'ancienne « commandante en chef » de la place Tiananmen, elle aussi installée aux Etats-Unis et elle aussi dans les affaires, a confié à Ian Buruma :

« Nous étions tous empreints du rêve américain, (…) l'Amérique des films de cowboy, où les gens se défoncent au travail et réussissent. »

 

Nul mieux que Li Lu n'a réussi à transformer ce « rêve » en réalité, fut-ce au prix de certains reniements.

Rectificatif le 31/8/2010 à 14h30 : orthographe correcte du fonds Berkshire rétablie.

 

 

 

 

 

From Tiananmen Square to Possible Buffett Successor

By SUSAN PULLIAM

Twenty-one years ago, Li Lu was a student leader of the Tiananmen Square protests. Now a hedge-fund manager, he is in line to become a successor to Warren Buffett at Berkshire Hathaway Inc.

Dennis Berman tells the story about one of the leaders at Tiananmen Square who is now one of the top candidates to manage Berkshire Hathaway's investment portfolio.

Mr. Li, 44 years old, has emerged as a leading candidate to run a chunk of Berkshire's $100 billion portfolio, stemming from a close friendship with Charlie Munger, Berkshire's 86-year-old vice chairman. In an interview, Mr. Munger revealed that Mr. Li was likely to become one of the top Berkshire investment officials. "In my mind, it's a foregone conclusion," Mr. Munger said.

The job of filling Mr. Buffett's shoes is among the most high-profile succession stories in modern corporate history. Mr. Buffett, who will turn 80 in a month, says he has no current plans to step down and will likely split his job after he leaves the company into separate CEO and investing functions. Mr. Li's emergence as a contender to oversee Berkshire investments is the first time a name has been identified to fill the investment part of Mr. Buffett's legendary role.

The development illustrates that Berkshire is moving toward putting in place—possibly sooner than investors anticipated—certain aspects of its succession plan.

The Chinese-American investor already has made money for Berkshire: He introduced Mr. Munger to BYD Co., a Chinese battery and auto maker, and Berkshire invested. Since 2008, Berkshire's BYD stake has surged more than six-fold, generating profit of about $1.2 billion, Mr. Buffett says. Mr. Li's hedge funds have garnered an annualized compound return of 26.4% since 1998, compared to 2.25% for the Standard & Poor's 500 stock index during the same period.

Mr. Li's ascent on Wall Street has been no less dramatic. He spent his childhood shuttling between foster families after his mother and father were sent to labor camps during the Cultural Revolution. After the Tiananmen Square protest, he escaped to France and came to the U.S. Investors in his hedge fund have included a group of senior U.S. business executives and the musician Sting, who calls Mr. Li "hardworking and clever."

Mr. Li's investing strategy represents a significant shift for Mr. Buffett: Mr. Li invests chiefly in high-technology companies in Asia. Mr. Buffett typically has ignored investments in industries he says he doesn't understand.

Mr. Buffett says Berkshire's top investing job could be filled by two or more managers who would be on equal footing and divide up responsibility for managing Berkshire's $100 billion portfolio. David Sokol, chairman of Berkshire unit MidAmerican Energy Holdings, is considered top contender for CEO. Mr. Sokol, 53, joined MidAmerican in 1991 and is known for his tireless work ethic.

In an interview, Mr. Buffett declines to comment directly on succession plans. But he doesn't rule out bringing in an investment manager such as Mr. Li while still at Berkshire's helm.

"I like the idea of bringing on other investment managers while I'm still here," Mr. Buffett says. He says he doesn't preclude making a move this year, though he adds that there is no "goal" to bring on an additional manager that quickly either. Mr. Buffett says he envisions a team approach in which the Berkshire investment officials would be "paid as a group" from one pot, he says. "I don't want them to compete."

Mr. Li fits the bill in some important ways, Mr. Buffett says. "You want someone" who "can think about problems that haven't yet existed before," he says. Mr. Li is a contrarian investor, loading up on BYD shares when they were beaten down. And he's a big fan of Berkshire, which may also help his cause. "We don't want them unless they have special feelings about Berkshire," Mr. Buffett says.

But hiring Mr. Li could be risky. His big bet on BYD is his only large-scale investing home run. Without the BYD profits, his performance as a hedge-fund manager is unremarkable.

LCY/rm

Li Lu (far right) with Chinese student leaders at Tiananmen Square in June 1989.

It's unclear whether he could rack up such profits if managing a large portfolio of Berkshire's.

What's more, his strategy of "backing up the truck," to make large investments and not wavering when the markets turn down could backfire in a prolonged bear market. Despite a 200% return in 2009, he was down 13% at the end of June this year, nearly double the 6.6% drop in the S&P-500 during the period.

Mr. Li declines to discuss a potential Berkshire position, saying only that he feels fortunate to be a member of the Berkshire inner circle. "This is the stuff you can't conjure in dreams," he says.

Mr. Li was born in 1966, the year Mao Zedong's Cultural Revolution began. When he was nine months old, he says, his father, an engineer, was sent to a coal mine to be "re-educated." His mother was sent to a labor camp. Mr. Li's parents paid various families to take him in. He was shuttled from family to family for several years until moving in with an illiterate coal miner, with whom he developed a close bond, in his hometown of Tangshan. Living apart from his family as a child taught him survival skills, Mr. Li says.

He was reunited with his family, including two brothers, by age 10, when a massive earthquake hit his hometown, killing an estimated 242,000 people in the area, including the coal miner and his family. His nuclear family was spared, he says, but "most of the people I knew were killed."

At the time, he says he had no direction and was fighting in the streets. Mr. Li says his grandmother, who was among the first women in her city to attend college, inspired him to begin reading and studying. He later attended Nanjing University, majoring in physics.

In April 1989, he traveled to Tiananmen Square in Beijing to meet with students who were gathering to mourn the death of Secretary General Hu Yaobang, who was viewed as a supporter of democracy and reforms.

The students protested against corruption, among other things, and Mr. Li helped organize the students and participated in a hunger strike.

He and other students fled to France. Later in 1989, he traveled to the U.S. to speak at Columbia University, where human-rights activists embraced him as a hero. He spoke little English but landed an advance to write a book about his experiences.

Helped by financial scholarships at Columbia, Mr. Li quickly learned English. He simultaneously earned three degrees: an economics degree, a law degree and a graduate degree in business, according to Columbia.

With his student loans piling up, Mr. Li attended a lecture by Mr. Buffett at Columbia in 1993. At the time, the 1990s bull market was in full swing, and hedge funds were on the rise. Mr. Li says in China he didn't trust financial markets but hearing Mr. Buffett helped him overcome skepticism about stock investing.

He began dabbling in stocks using money from his book advance. By his graduation in 1996, he had built a sizable nest egg and says he thought he could retire. Instead he took a job at securities firm Donaldson Lufkin & Jenrette and then left to set up his own hedge fund. In 1997, he had set up Himalaya Partners, a hedge fund. Later he started a venture-capital fund to invest in U.S. technology companies.

It was a heady time on Wall Street. The Internet boom was beginning. Investors were clamoring to find hot stocks.

Through his human-rights contacts, Mr. Li quickly attracted well-heeled clients including Bob Bernstein, former chairman of Random House and founder of Human Rights Watch as well as the musician Sting. Other investors included financier Jerome Kohlberg, News Corp. director emeritus and Allen & Co. executive Stanley Shuman and hedge fund manager Jack Nash, Mr. Li says.

But Mr. Li bombed out in 1998, his first year as a hedge fund manager. His fund, which was invested chiefly in Asian stocks, was hammered by the Asian debt crisis, and lost 19%.

"I felt bad that people had trusted me," he says. "All they knew was I was a student activist and all they saw was losses."

His fortunes rebounded as the Asian crisis quickly faded. As 1998 began, so did a huge new bull market. By now, the hedge-fund industry was growing gangbusters, and by the end of 1999, Mr. Li's fund had regained its losses.

In 2002, hedge-fund giant Julian Robertson gave Mr. Li money to invest in his fund on the condition that the fund would make bearish as well as bullish bets on companies.

It wasn't a good fit. Mr. Li says he "hated" betting against stocks, complaining that he had to "trade all the time" to adjust his portfolio. (The remaining parts of the fund now are being unwound.) Mr. Robertson declined to comment on the business relationship.

One of Mr. Li's human-rights contacts was Jane Olson, the wife of Ronald Olson, a Berkshire director and early partner at a Los Angeles law firm Mr. Munger helped found. Mr. Li began spending time at the Olsons' weekend home in Santa Barbara, Calif., and on Thanksgiving 2003 met Mr. Munger, whose home is nearby.

Mr. Munger says Mr. Li made an immediate impression. The two shared a "suspicion of reported earnings of finance companies," Mr. Munger says. "We don't like the bull—."

Mr. Munger gave Mr. Li some of his family's nest egg to invest to open a "value" fund betting on beaten-down stocks.

Two weeks later, Mr. Li says he met again with Mr. Munger to make certain he had heard right. In early 2004, Mr. Li opened a fund, putting in $4 million of his own money and raising an additional $50 million from other investors. Mr. Munger's family put in $50 million, followed by another $38 million. Part of Mr. Li's agreement with Mr. Munger was that the fund would be closed to new investors.

Mr. Li's big hit began in 2002 when he first invested in BYD, then a fledgling Chinese battery company. Its founder came from humble beginnings and started the company in 1995 with $300,000 of borrowed money.

Mr. Li made an initial investment in BYD soon after its initial public offering on the Hong Kong stock exchange. (BYD trades in the U.S. on the Pink Sheets and was recently quoted at $6.90 a share.)

When he opened the fund, he loaded up again on BYD shares, eventually investing a significant share of the $150 million fund with Mr. Munger in BYD, which already was growing quickly and had bought a bankrupt Chinese automaker. "He bought a little early and more later when the stock fell, which is his nature," Mr. Munger says.

In 2008, Mr. Munger persuaded Mr. Sokol to investigate BYD for Berkshire as well. Mr. Sokol went to China and when he returned, he and Mr. Munger convinced Mr. Buffett to load up on BYD. In September, Berkshire invested $230 million in BYD for a 10% stake in the company.

BYD's business has been on fire. It now has close to one-third of the global market for lithium-ion batteries, used in cell phones. Its bigger plans involve the electric and hybrid-vehicle business.

The test for BYD, one of the largest Chinese car makers, will be whether it can deliver on plans to develop the most effective lithium battery on the market that could become an even bigger source of power in the future. Even more promising is the potential to use the lithium battery to store power from other energy sources like solar and wind.

Says Mr. Munger: "The big lithium battery is a game-changer."

BYD is a big roll of the dice for Mr. Li. He is an informal adviser to the company and owns about 2.5% of the company.

Mr. Li's fund's $40 million investment in BYD is now worth about $400 million. Berkshire's $230 million investment in 2008 now is worth about $1.5 billion. Messrs. Buffett, Munger, Sokol, Li and Microsoft founder and Berkshire Director Bill Gates plan to visit China and BYD in September.

Mr. Li is able to travel in China on a limited basis today, but he hopes to regain full travel privileges soon. It isn't clear how he is viewed by the Chinese government.

Mr. Li declined to name his fund's other holdings. Despite this year's losses, the $600 million fund is up 338% since its late 2004 launch, an annualized return of around 30%, compared to less than 1% for the S&P 500 index.

Mr. Li told investors he took a lesson from watching the World Cup, comparing his investment style to soccer. "You may very well work extremely hard and seldom score," he says. "But occasionally—very occasionally—you get one or two great chances and you make decisive strikes that really matter."

Write to Susan Pulliam at susan.pulliam@wsj.com

 

En Chine, « le consensus de l'après-Tiananmen s'effrite »

Des policiers répriment une manifestation pour la libération de Ai Weiwei à Hong Kong, en avril 2011 (Bobby Yip/Reuters).

Aujourd'hui la Chine(De Pékin) Le sinologue français Jean-Philippe Béja revient sur la vague répressive qui sévit actuellement en Chine, que beaucoup d'observateurs estiment être la pire depuis le massacre de Tiananmen, le 4 juin 1989, il y a 22 ans.

Aujourd'hui la Chine : Quel est le bilan du mouvement répressif qui s'est abattu sur la société civile chinoise depuis que les révolutions arabes ?

Jean-Philippe Béja : D'abord, je ne pense pas que ce retour en arrière ait commencé à ce moment-là, même s'il est indéniable qu'il s'est accéléré. Pour moi, cela a commencé avec les Jeux olympiques [de Pékin en 2008, ndlr] et la répression auTibet, puis avec la condamnation de Liu Xiaobo [dissident et prix Nobel de la paix, ndlr] à onze ans de prison [en décembre 2009, ndlr].

Quant au bilan, il est difficile à établir, car beaucoup de gens ont été arrêtés sans qu'on le sache, notamment dans les districts reculés. Mais on estime qu'entre les disparitions, les assignations à résidence et les arrestations (dont certains ont déjà été relâchés), on arrive au moins à 100 ou 120 personnes.

C'est une répression tous azimuts avec toutes sortes de gradation dans l'intimidation, qui utilise une nouvelle méthode déjà expérimentée sur l'avocat Gao Zhisheng.

On les prend, on les garde un mois ou deux et quand ils ressortent, ils ne parlent pas. On a obtenu leur silence par des pressions psychologiques, peut-être des sévices physiques.

Je rappelle par ailleurs que la femme de Liu Xiaobo, Liu Xia, est toujours assignée à résidence, et ce depuis le mois d'octobre dernier.

C'est donc un vaste mouvement dirigé vers toutes sortes d'activistes. Comme le disait récemment Jiang Yu, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, la loi ne s'applique pas pour certaines personnes.

Beaucoup d'observateurs estiment que la période actuelle est la pire depuis le massacre de Tiananmen, il y a 22 ans. Qu'en pensez vous, et quel parallèle établissez-vous entre les deux ?

Je suis assez d'accord avec cela. Deux choses ont inquiété une partie des dirigeants en mai-juin 1989 :

  • d'abord, l'émergence d'une organisation autonome au sein de la société, et la perspective d'un éventuel dialogue du PCC avec eux ;
  • mais surtout, l'attitude de Zhao Ziyang [Secrétaire général du Parti communiste chinois limogé en juin 1989 car il s'opposait à l'usage de la force, ndlr], qui voulait régler cela par l'ouverture et la démocratie. Cela a été pris comme une tentative de scinder le parti, ce qui était inacceptable. La répression était donc une façon de fermer la porte à toute scission.

Aujourd'hui, on est à la veille d'une succession [en 2012, Hu Jintao et Wen Jiabao laisseront leur place à Xi Jinping et Li Keqiang, ndlr], et le pays est en proie à une agitation sociale dont le traitement divise les dirigeants : il semble bien qu'une partie d'entre eux plaide pour commencer à discuter de réformes politiques.

J'en veux pour preuve les opinions contradictoires exprimées dans les médias gouvernementaux.

On le voit aussi dans le temps qu'ont mis les autorités à décider de la sanction de Liu Xiaobo, ainsi que ce qui arrive en ce moment même à [l'artiste contemporain] Ai Weiwei : leurs cas mettent longtemps à se régler, car en interne, des forces s'affrontent.

Cependant, je suis plus réservé sur les déclarations pro-démocratie de Wen Jiabao. Je ne pense pas qu'il soit le « Zhao Ziyang de 2011 » : il fait des déclarations sans que cela ne l'engage, pour son image historique.

Mais même si les arcanes des instances dirigeantes sont extrêmement obscures, il est sûr qu'il y a des tensions à l'intérieur du parti, et que certains estiment que le tout répressif n'est pas une façon d'assurer la stabilité, ou de maintenir l'oligarchie en place.

Pensez vous que la régression actuelle est temporaire ? La situation est-elle appelée à durer ?

C'est difficile à dire. Il me semble que cela est lié en même temps à la situation internationale, avec les révoltes arabes, et intérieure, avec la succession qui approche.

La seule chose que l'on peut affirmer, c'est que le consensus de l'après 4 juin, « développement économique, mais pas de réformes politiques », est en train de s'effriter.

Mais il semble que l'approche d'une passation de pouvoir disqualifie pour l'instant les idées des réformateurs. De plus, il y a beaucoup d'intérêts en jeu, ne serait-ce que du côté de la Sécurité intérieure, dont le budget est désormais supérieur à celui de la Défense.

Pour le reste, je connais bien la Chine pour m'y consacrer depuis longtemps, c'est pourquoi je ne me prononce jamais sur ce qui s'y passera au-delà de deux ou trois jours !

En partenariat avec Aujourd'hui la Chine

Aujourd'hui la Chine

Photo : des policiers répriment une manifestation pour la libération de Ai Weiwei à Hong Kong, en avril 2011 (Bobby Yip/Reuters).

 

Place Tiananmen à Pékin : mais où est donc passé Confucius ?

 

Il y a quelques semaines, tous les commentateurs s'interrogeaient sur le sens de l'érection, sur la place Tiananmen, le coeur symbolique du pouvoir à Pékin, d'une immense statue en bronze de Confucius (voir la vidéo ci-dessus). Aujourd'hui, les mêmes sont contraints de s'interroger sur la disparition de cette statue, qui avait été placée à quelques dizaines de mètres du mausolée de Mao !

L'imposante sculpture qui pèse 17 tonnes n'était plus là au réveil des Pékinois mardi dernier. Elle a été retirée de nuit, dans une opération nécessitant d'importants moyens techniques.

Le New York Times raconte que même le gardien de la statue ne sait pas ce qui s'est passé. Il a découvert son absence mardi matin, et n'a pas plus d'explication que les journalistes qui l'interrogent. La statue a semble-t-il été emmenée à l'intérieur du Musée national (ex-musée de la révolution) en cours de rénovation sur la place Tiananmen, mais ce n'était pas le projet initial.

Confucius, au temple de Confucius à Pékin (P. Haski/Rue89)Cette volte-face non-annoncée en à peine quatre mois est surprenante, car si le philosophe a été fortement combattu à l'époque maoïste, y compris sur cette place Tiananmen où on avait décidé de l'honorer, son retour en grâce n'est pas récent : au contraire, les pensées qui lui sont attribuées (il n'a laissé aucune trace écrite) sont clairement redevenues à la mode dans la société chinoise contemporaine, et le pouvoir communiste en use et abuse allègrement.

Le gouvernement a ainsi baptisé « Instituts Confucius » ses équivalents de l'Alliance française qui diffusent la langue et la pensée chinoise à travers le monde, ce qui aurait été impensable du temps de Mao Zedong.

Le Confucianisme est même parfois considéré comme un substitut au maoïsme, étant interprété de manière rapide comme une incitation au respect de l'autorité, de la hiérarchie, des anciens. Ce qui n'est pas du goût de tous au sein du parti communiste chinois.

Le New York Times souligne que cette disparition nocturne de la statue a provoqué

« la colère des descendants du philosophe, la joie des Maoïstes convaincus, et de nombreuses questions parmi les analystes qui cherchent à décrypter les processus de décisions internes du leadership chinois ».

 

La « kremlnologie » version Tiananmen a encore de beaux jours devant elle…

photo : Statue de Confucius au temple de Confucius à Pékin, par Pierre Haski/Rue89

Précision le 25/4/11 sur la présence de la statue à l'intérieur du musée.

 

 

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