Mohamed Arkoun, un idéologue de la domination du religieux contre la laïcité et les droits de l’Homme - Par Guylain Chevrier

Mohamed Arkoun, un idéologue de la domination du religieux contre la laïcité et les droits de l’Homme

Dans un article publié dans le journal Marianne (n°560 du 12 au 18 janvier 2008), Martine Gozlan nous livre un article bien curieux portant pour titre « La liberté piégée des intellectuels musulmans ».

Dans le contexte de la mise en valeur, sans beaucoup de nuances du livre de Rachid Benzine, « Les nouveaux penseurs de l’islam », la journaliste nous parle des valeureux rebelles en terre d’islam, « ceux que l’occident, cent fois, a trahis, alors qu’ils étaient ses meilleurs relais pour métisser les consciences », puis en vient à nous présenter de façon dithyrambique le philosophe Franco-Algérien Mohamed Arkoun, professeur émérite de l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle et professeur associé de plusieurs universités européennes et américaines.

M. Arkoun est décrit dans l’article comme porteur d’une « modernité islamique » prêchant « dans un désert médiatique » et faisant ainsi partie de ceux « qu’on ne veut pas entendre (!) verrouillé sans le vouloir dans la tour d’ivoire de son intolérable tolérance, de son insupportable et magnifique liberté. » Il semble bien que la journaliste ignore quelques petites choses qui entachent sérieusement le tableau.

Mohamed Arkoun, mascotte de la culpabilisation de la France vis-à -vis de l’islam

Tout d’abord, Mohamed Arkoun bien loin d’être écarté des tribunes est devenu depuis quelques années une sorte de caution de bonne conscience dont il a su faire valoir le recours au plus haut niveau de l’Etat, dès qu’il est question d’évoquer l’islam et la laïcité. A ce compte, on doit tout d’abord signaler qu’il fut de ceux entendus avec grand bruit par la Commission Stasi sur la laïcité qui planchait sur la question de savoir s’il fallait ou non une loi pour interdire les signes religieux à l’école, à laquelle il n’était pas favorable! Un travail dont il découla d’ailleurs un Guide Républicain auquel participa Mohamed Arkoun, à côté de diverses personnalités comme Elisabeth Badinter, Hanifa Chérifi, René Rémond, Alain Renaut, Alain-Gérard Slama, Michel Wieviorka!, dont la problématique « L’idée républicaine aujourd’hui », ne manquait pas d’inspirer, selon François Fillon alors Ministre de l’Education qui en faisait le lancement public devant la presse en juin 2004, « ceux qui passent (!) l’épreuve de philosophie du baccalauréat ».

Tiré à 250 000 exemplaires, il fut envoyé à tous les établissements pour que chaque élève puisse le consulter au centre de documentation et d’information, avec pour recommandation aux chefs d’établissement de le fournir aux professeurs – notamment de français, d’histoire, de philosophie et d’éducation civique, rien que ça ! Un ouvrage réalisé dans l’esprit du discours du ministre, à travers un enjeu de la laïcité essentiellement entendu comme compréhension de l’Autre et respect mutuel des différences, comme si, face à la montée des obscurantismes, il n’était pas bien plus crucial de faire respecter le sens du pacte républicain où la séparation des Eglises et de l’Etat tient une place centrale qui conditionne la supériorité du bien commun sur les appartenances identitaires.

Une idée qui ne déplaisait sans doute pas à Mohamed Arkoun, qui ne manque pas une occasion de présenter les sources d’incompréhension entre Islam et Occident comme découlant des prétentions de la pensée occidentale et des a priori allant avec, qui nous colleraient à la peau, la démocratie n’étant pas une des moindres de nos prétentions avec les Droits de l’Homme et du Citoyen.

C’est dans ce droit fil que fut présenté l’ouvrage « Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen-Age à nos jours », réalisé sous la direction de Mohammed Arkoun précisément. Quelque 75 historiens et écrivains ont participé à cette encyclopédie de 1.217 pages. Avec les collaborations d’auteurs comme Amin Maalouf, Jean Lacouture, Jean Daniel, Abdellatif Laâbi ou Abdelwahab Meddeb (Albin Michel). Un ouvrage considéré par son coordinateur comme « un événement intellectuel ». Dans sa préface, l’historien Jacques Le Goff estime que l’histoire des relations entre Français et musulmans est « avant tout dominée par une contradiction : malgré une hostilité souvent très vive des Français à l’égard des musulmans – lesquels leur reprochent cette animosité – la France a fait du Moyen-Age à nos jours des emprunts culturels et humains à l’islam qui ont enrichi et continuent d’enrichir sa vie sociale et intellectuelle ». Selon Mohamed Arkoun lui-même, l’objectif est de former « la conscience civique, avec un regard historique critique des deux côtés sur tout ce qui s’est passé », pour aider à ce que le musulman ne soit plus un Autre mais un citoyen à part entière.

Une visée teintée de culpabilité décontextualisée des enjeux actuels qu’il s’agirait sans doute de voir autrement qu’à travers une histoire elliptique, qui finit par cacher une problématique contemporaine bien moins en continuité avec l’histoire des relations plus ou moins litigieuses entre Occident et Islam, qu’avec une mondialisation capitaliste qui joue sur toutes les contradictions dont le communautarisme est l’un des alliés objectifs, islam en tête, y compris en France.

La laïcité ce n’est pas l’égalité entre les religions mais celle de tous devant la loi !

Mohamed Arkoun a été projeté en 2003 à la tête d’un « Centre civique d’étude du fait religieux » (sic !), il en est le Président du Conseil scientifique, par l’entremise de la Municipalité de Montreuil-sous-Bois qui l’a initié. La façon de poser le problème paraissait d’emblée dominé par une confusion de sens, en qualifiant ici de civique l’étude du fait religieux. Selon les organisateurs, il s’agissait ici de lutter contre « l’analphabétisme religieux », considérant la méconnaissance des religions comme une lacune impardonnable, « source d’incompréhension et de conflits ». Il était question d’inviter des grands témoins : prêtres, rabbins et imams! Il semblait plutôt, jusqu’à présent, que l’éducation civique procédait de l’enseignement des lois de la République et de leur esprit, de l’enjeu des libertés communes et de l’égalité.

Un glissement de sens faisant ici école. D’autre part, il était proposé principalement d’étudier les faits religieux en eux-mêmes et dans leurs rapports entre religions, de centrer la lecture des problèmes de société à partir d’eux. Cette approche du fait religieux pris à part raye tout simplement les apports de la sociologie contemporaine qui nous a appris à penser qu’il n’existe pas de faits isolés étudiables en eux-mêmes, mais sous leur rapport à l’ensemble des faits d’une société donnée à un moment de son histoire.

Mohamed Arkoun n’hésitait pas lors de l’inauguration de CCEFR à présenter l’idée d’une laïcité fruit de la tolérance religieuse, les trois religions monothéistes étant notre socle commun et les religions de façon générale inhérentes à la condition de l’homme, le droit de ne pas croire n’étant dans un tel discours jamais évoqué. Il oubliait par là -même un tout autre héritage faisant socle commun, celui de l’invention du politique et de la démocratie, de la philosophie grecque, qui a vu l’avènement de la raison dans l’histoire. La laïcité selon lui se réduirait à un problème interconfessionnel, celui du dialogue entre les religions. Ce n’est pas en connaissant la religion de l’autre pourtant qu’on le respecte mieux. Israéliens et Palestiniens n’ignorent rien de la religion de l’autre, ce qui ne les empêchent pas de s’entretuer. La solution au problème palestinien n’est pas religieuse mais uniquement politique, voir les choses autrement c’est encourager à ce qu’elle ne trouve aucune solution car les religions sont passionnellement inconciliables.

Mettre au premier rang de l’identité sa religion, c’est encourager le chacun chez soi et ainsi le communautarisme qui divise les individus en les empêchant de se comprendre, comme citoyen avant tout, pour construire ensemble. Derrière l’idée d’un civisme à enseigner les religions, il y a un danger patent de leurs donner un pouvoir d’influence sur la société qui déborde largement les contours de la sphère privée pour peser sur la vie publique, les décisions politiques, avec une dérive prosélyte décomplexée.

Salman Rushdie condamné par M. Arkoun au nom du caractère sacré du prophète

Mohamed Arkoun se livrait vraiment, lors d’un entretien au journal Le Monde publié dans l’édition du 15 mars 1989, dans le contexte de la fatwa prononcé contre Salman Rushdie (14 février 1989 par l’ayatollah Khomeini) pour ses « Versets sataniques du coran ». Son thème : « la conception des droits de l’homme renforce le malentendu avec l’islam »
« Quel jugement portez-vous sur le livre de Salman Rushdie ? » l’interroge le journaliste Henri Tincq. « Il s’agit d’un roman, et il appartient d’abord à la critique littéraire de se prononcer ; mais ce livre touche à cette région du sacré essentielle à toute existence humaine, constitutive de toute société. (!) Je refuse l’a priori facile et réducteur qui consiste à dire qu’un écrivain a le droit de tout dire et de tout écrire. Salman Rushdie a commis plus qu’une légèreté. La personne du Prophète est sacrée pour les musulmans et elle doit être respectée comme telle, même dans une fiction littéraire ou pour exprimer une situation politique donnée, car ce livre est lié par bien des aspects au destin politique des musulmans indo-pakistanais. « De là à utiliser des symboles et des figures qui ne sont pas propres seulement à l’histoire identitaire d’un groupe, mais qui se réfèrent aux événements inaugurateurs de l’islam et aux paradigmes de l’existence humaine, je dis non. »

On ne saurait être plus explicite ! Mohamed Arkoun condamne Salman Rushdie, et avec lui la liberté d’écrire et de penser, le droit de critique des religions, la liberté de parole au nom du sacré, il le livre à la fatwa qui appelait publiquement à sa suppression physique. Mais continuons plus loin. « Issue de la philosophie des Lumières » explique-t-il, « la pensée laïque a marginalisé ce stock de symboles et de signes où nous avons tous puisé dans nos trois traditions, juive, chrétienne et islamique.  » J’accuse la raison des Lumières d’avoir substitué le dogme de sa souveraineté à celui de la raison théologique, sans avoir créé les conditions d’intelligibilité des fondements sémiologiques de toutes les cultures et, en premier lieu, des enjeux de signification dans l’aventure sémiologique réelle des sociétés du Livre. (!) La perception des droits de l’homme dans une pensée occidentale réduite au seul rationalisme positiviste et historiciste renforce le malentendu avec l’islam, qui a pensé ces droits de l’homme dans le cadre plus large des droits de Dieu, c’est-à -dire dans cet espace ouvert à l’Absolu de Dieu défini par la métaphore de l’olivier. »

« Etes-vous donc favorable, comme les responsables confessionnels, à une sorte de redéfinition du cadre de la laïcité mettant davantage en relief la dimension sociale de la vie religieuse ? »

« Oui. Construite en France sous la Troisième République, la laïcité me parait aujourd’hui intellectuellement dépassée. »

Voilà ce qu’est la pensée de Mohamed Arkoun, comme soi-disant penseur de la laïcité et de la modernité. Quel couac tout de même que de soutenir l’obscurantisme et l’archaïsme d’une telle pensée, même à l’insu de son plein gré, le métier de journaliste consistant précisément à savoir identifier si la source à laquelle on se réfère est ou non polluée. Martine Gozlan, espérons-le, trouvera ici réflexion à son emballement par trop précipité pour le très docte Mohamed Arkoun, pour mieux se reprendre.

 

De la laïcité à la liberté contre le pouvoir omnipotent des religions

Ce n’est nullement de la tolérance religieuse dont découle la laïcité. L’idée de la laïcité, c’est l’affirmation que ce qui nous fait égaux, la loi, la politique, la démocratie, sont au-dessus de ce qui nous différencie, les religions, les origines ethniques, les cultures! Non qu’elle les nie, mais à élever au-dessus d’elles le bien commun, elle garantit qu’aucune n’impose son hégémonie sur les autres et qu’elles puissent ainsi vivre en bonne intelligence. La laïcité est l’aboutissement des penseurs des Lumières, de ce que la Révolution française a réalisé dans l’ordre des Droits de l’homme et de la citoyenneté, elle est la transcription des luttes pour la justice sociale et la liberté qui ont ponctué tout le XIXe siècle et ont poussé dans le sens de l’égalité politique.

Ne serait-ce pas de ce côté qu’il faudrait renforcer la culture commune, la qualité de l’enseignement de l’histoire à l’Ecole si l’on veut conjurer les périls qui assaillent notre société à travers la crise que traverse notre démocratie, à l’heure où l’on veut faire vaciller la Nation, diviser la République, asservir la France à une Europe libérale entendant mettre les religions à son service sur le modèle de l’opium des peuples ?

Il serait temps de se tourner vers un autre salut que celui de la religion comme ciment collectif et redonner du sens au politique à travers l’idée d’un autre monde possible, tous ensemble, par-delà nos différences, pour conquérir résolument pour chacun et pour tous dans la fraternité, croyants ou non, cette liberté supérieure de l’homme : l’égalité.

Guylain Chevrier historien

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