Muhammad Iqbal et la question du destin en islam (1/2) par Youssouf T. Sangaré

Muhammad Iqbal et la question du destin en islam (1/2)

par Youssouf T. Sangaré - publié le dimanche 14 août 2011

 

Le contexte historique de sa pensée

Le contexte dans lequel naît et mûrit la pensée de Muhammad Iqbal (1873-1938) est celui de la colonisation d’une grande partie des sociétés musulmanes, et plus particulièrement de l’occupation anglaise de l’Inde.

Avant M. Iqbal, des personnalités comme Ahmad Sirhindî (1564-1624), Shâh Walî Allâh al-Dihlawî (1703-1762) ou Sayyid Ahmad Khan (1817-1898) et bien d’autres avaient engagé, à leur époque, une réflexion profonde pour relever les défis qui se présentaient à la communauté musulmane de l’Inde. Une communauté qui devait faire face, au moins, à deux défis majeurs :

-l’occupation anglaise  : débutant au XVIIIe siècle avec le traité de Paris (en 1763) qui plaça l’Inde sous le contrôle des Anglais. La domination Anglaise se fit en deux étapes : la première fut le placement de l’Inde sous le contrôle de la British India Company, la seconde intervenait à la suite de l’insurrection violente des Cipayes en 1857 (la première grande insurrection contre un empire colonial européen) , le pays fut rattaché directement au pouvoir de la Couronne et de l’empire britannique.

-un islam minoritaire  : face à l’hindouisme et ses diverses tendances, la situation minoritaire de l’islam avait conduit, au XVIIe siècle, l’Empereur Moghol Djalal al-Dîn Muhammad Akbar (m.1605), d’origine musulmane, à se lancer dans un projet de synthèse des grandes doctrines religieuses de son empire. Ce syncrétisme était sous-tendu par des raisons essentiellement politiques, notamment dans le but de récolter les faveurs de la majorité hindouiste de son empire.

Le projet d’Akbar fut combattu de manière énergique, particulièrement, par le courant soufi des Naqshbandiyya, dont la principale figure était le Shaykh Ahmad Sirhindî, surnommé à l’époque mudjaddid al-alf al-thânî (le Rénovateur du deuxième millénaire). Face à Akbar, la Naqshbandiyya insista sur l’identité musulmane et sur le caractère fondamental du Tawhîd (l’unicité et la transcendance absolue de Dieu) qui ne pouvait être négocié, au nom d’une synthèse des doctrines religieuses.

C’est donc, disions-nous, dans ce contexte de troubles politico-religieux, à la suite de Ahmad Sirhindî, que des personnalités comme Shâh Walî Allâh al-Dihlawî et plus encore, Sayyid Ahmad Khân tentèrent, par le biais de l’enseignement et de l’écriture, d’éveiller les consciences musulmanes de l’Inde qui tombaient, peu à peu, dans le fatalisme ou dans l’attente de jours meilleurs.

Sayyid Ahmad Khân, par exemple, se lança dans une réflexion profonde, après la révolte des Cipayes réprimée dans le sang par les Anglais, sur la manière adéquate de faire face à l’occupation britannique. Il fut conduit, dans ses réflexions, au constat que la majorité des musulmans, dans leur refus de collaborer avec les Anglais, laissait les hindous occuper les hautes sphères de l’administration d’un pays qui était aussi le leur et se renfermait sur elle-même au lieu d’œuvrer pour la fin de l’occupation, avec la majorité hindoue.

C’est dans ce cadre que Sayyid Ahmad Khân, Sir Sayyid comme il était appelé à l’époque, dirigea ses réflexions sur la question de la responsabilité du musulman, de la nécessité de l’action en islam et sur les rapports devant exister entre la communauté musulmane et les autres communautés religieuses de l’Inde. Des questions auxquelles il tenta d’apporter des solutions théologiques (kalamiyya) à travers son Tafsîr al-Qur’ân et sa revue Tahdhîd al akhlâq. L’un des objectifs de Sir Sayyid était d’établir et de prouver la compatibilité et la conformité entre la morale islamique et, ce qu’il appelait, la « raison naturelle ».

C’est dans ce sens qu’il affirmait que : « l’épreuve de la vérité religieuse se trouve dans sa conformité aux normes de la raison naturelle » (1) . Ainsi, en travaillant sur cet accord entre l’enseignement islamique et la raison naturelle, Ahmad Khân voulut montrer l’actualité de la révélation coranique : une actualité qui devait, par voie de conséquence, conduire les musulmans à s’engager, eux aussi, dans la voie de la recherche du savoir et à s’ouvrir, avec un esprit critique, aux sciences et aux sagesses pouvant venir d’ailleurs, notamment de l’Occident. Pour diffuser ses idées, il fonda le Mohammedan Anglo-Oriental College d’Aligarh, appelé généralement le « Collège d’Aligarh ».

Un Collège dont la fondation s’effectua en deux étapes : en 1875 il fonda une « High School », et en 1878 un « Second Grade College ». Le Collège d’Aligarh contribua largement au renouveau de l’islam en Inde, et cela même si son enseignement faisait l’objet de critiques virulentes de la part de Afghani (1838/39-1898) (2).

Au-delà de la communauté musulmane de l’Inde, le dynamisme de renouveau de ce XIXe siècle, dans lequel s’inscrivait le Collège d’Aligarh, avait atteint l’ensemble du monde musulman, particulièrement à travers les actions :

-de M. Abduh (m. 1905) et d’Afghani, pour le monde Arabe, l’Iran et la Turquie.

-de Al-Hajj Umar (3), pour l’Afrique de l’ouest.

Quoique l’on puisse penser ou "gloser" sur ces mouvements qui ont entrepris, çà et là du XVIIe au XIXe siècle, des actions visant à redynamiser les sociétés islamiques, il faut reconnaître les influences multiples (4) qu’ils ont exercé sur les générations postérieures de réformistes, cela jusqu’à nos jours. Et c’est armé de cet héritage réformiste de l’Islam Indien (5) que Muhammad Iqbal (1875-1938) se proposa, à son tour, d’insuffler une nouvelle énergie créatrice à la pensée religieuse de l’islam.

Pour ce faire, il mobilisa toute son énergie dans le sens d’inciter l’homme musulman à prendre l’initiative de transformer sa réalité vécue en réalité voulue. Pour Iqbal, la décadence (et la colonisation) des sociétés islamiques était le fruit de l’inaction et de l’attentisme, ainsi sa priorité fut de s’attaquer à cette décadence par une tentative de Reconstruction (6) de l’enseignement islamique.

C’est dans cette optique que, partant du verset coranique : « Non ! J’en jure par le crépuscule, par la nuit et tout ce qu’elle enveloppe, et par la lune quand elle atteint sa plénitude, que vous êtes appelés à passer par des épreuves successives ! » (Coran LXXXIV, 16-19), il s’opposa aux prêcheurs du fatalisme et aux doctes de l’attentisme qui conseillaient aux fidèles musulmans l’attente de jours meilleurs. Pour Iqbal, l’un des enseignements fondamentaux de la Révélation coranique correspond à l’idée suivante : si l’homme, respirant le souffle de la vie, cesse de prendre l’initiative face à l’épreuve, s’il cesse de développer les richesses intérieures de son être, s’il cesse de sentir l’élan intérieur d’avancer dans la vie, alors il crée ainsi, par son inaction et sa démission, les conditions de son abandon par Dieu.

Dieu est avec les vivants, c’est-à-dire ceux qui agissent pour transformer la réalité qui est la leur, pour façonner une réalité conforme aux principes divins. Telle est l’interprétation qu’il fait du verset : « En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple tant que les hommes qui le composent n’auront pas modifié ce qui est en eux-mêmes » (Coran XIII, 11).

Notes :

(1) Cité par Majid FAKHRY, Histoire de la philosophie islamique, trad. de l’Anglais par Marwan NASR. Paris : Cerf, 2007.

(2) Homa PAKDAMAN, Djamal-Ed-Din Assad Abadi dit Afghani. Paris : Maisonneuve et Larose, 1969. 385p.

(3) Al Hajj Umar est un personnage ignoré dans la plupart des manuels d’histoires édités sur la pensée islamique et les luttes de libération des sociétés musulmanes du XIXe siècle. Or ses actions, de 1852 à 1864, visant la revivification de la religion musulmane en Afrique de l’Ouest ont fortement contribué, d’une part à la propagation de l’islam et, d’autre part, à la lutte contre l’occupation française de l’Empire du Mali… Dans l’histoire de l’islam de cette période, il reste d’autres serrures et d’autres clés à découvrir. Intelligenti pauca.

Pour une première approche de ses actions et de ses idées, voir son livre traduit en français par Sidi M. MAHOBOU et Jean L. TRIAUD sous le titre : Voilà ce qui est arrivé : Bayân mâ waqa’a. Plaidoyer pour une guerre sainte en Afrique de l’Ouest. Paris : Editions du CNRS, 1983, 261p (avec le manuscrit en arabe). Voir aussi l’ouvrage de David RODINSON, La guerre sainte d’al-Hajj Umar : le soudan occidental au milieu du XIXe siècle. Paris  : Editions KARTHALA, 1985, 419p.

(4)Voir sur ce sujet l’excellent article de Fazlur Rahman : Les mouvements de renouveau et de réforme de l’Islam, in Encyclopédie générale de l’Islam. Editions S.I.E.D., 1985, p.235 – 262.

(5) Voir l’ouvrage de Denis MATRINGE, L’islam en débats - Un islam non arabe : horizons indiens et pakistanais. Paris : Editions Téraèdre, 2005, 176p.

(6) Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, trad. de l’Anglais par Eva de Vitray-Meyerovitch. Paris : Rocher 1996, 207p.

Youssouf T. Sangaré

 

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