Yadh Ben Achour, l'islam et la pensée des droits de l'homme Matthieu Mégevand

Livre

Yadh Ben Achour, l'islam et la pensée des droits de l'homme

C’est un appel qui prend aujourd’hui une saveur toute particulière. Yadh Ben Achour, professeur en droit public et spécialiste des idées politique de l’islam, Tunisien et désormais acteur majeur des suites de la révolution du jasmin, propose un livre qui milite pour un renouveau du monde musulman, avec pour fondements trois points essentiels : la démocratie, la liberté et l’Etat de droit.

"La Deuxième Fâtiha, L'islam et la pensée des droits de l'homme", par Yadh Ben Achour.

"La Deuxième Fâtiha, L'islam et la pensée des droits de l'homme", par Yadh Ben Achour.

Ecrit juste avant l’émergence des printemps arabes, -mais qui demeure pertinent pour l’essentiel- le livre de Yadh Ben Achour, La deuxième Fâtiha, L’islam et la pensée des droits de l’homme, présente d’abord un constat accablant de l’immobilisme de la majorité des penseurs musulmans : "Malgré les appels incessants élevés depuis bientôt deux siècles par de grands réformateurs […] la société islamique se trouve aujourd’hui atteinte au fond de son être, gangrenée par un formalisme outrancier, une politisation désastreuse, un attachement maladif aux manifestations socioculturelles externes, une puérilité sans limite de la pensée religieuse".

Rompre avec les "paradigmes historiques anciens"

Ce que l’auteur attaque, c’est en fait l’impossibilité pour certains savants attitrés de l’islam, les dirigeants de pays musulmans comme l’Arabie saoudite ou l’Iran ainsi qu’une partie de la population, de rompre avec certains "paradigmes historiques anciens" qui sclérosent la pensée et empêchent d’adopter les principes fondamentaux du droit moderne, autrement dit une conception de l’Etat inspirée par l’éthique de la liberté individuelle, du respect de l’intégrité physique, de l’égalité entre les personnes et de la liberté, qu’elle soit de conscience, de culte, ou d’expression.

Dépasser l'historicisme, le naturalisme et le culturalisme

Yadh Ben Achour place les droits de l’homme au sommet des biens humains, qui doivent dépasser trois formes d’oppositions qui lui sont souvent présentées : d’abord, l’historicisme, qui consiste à considérer les droits de l’homme comme une invention judéo-chrétienne impérialiste avec laquelle il est nécessaire de prendre ses distances ; ensuite, le naturalisme, qui estime que le droit se fonde sur des principes naturels qui justifient les inégalités. En d’autres termes, l’esclavage peut être considéré comme licite puisqu’à l’état de nature certains êtres en dominent d’autres. Enfin le culturalisme, qui relativise chaque culture en la rendant unique, digne de respect et incomparable, ce qui limite toute universalité. Autrement dit, aucun critère ne peut permettre de juger une culture meilleure qu’une autre. Face à ces trois oppositions, le naturalisme est celle qui est et doit demeurer nécessairement incompatible avec le concept des droits de l’homme. Quant à l’historicisme, et surtout le culturalisme, ils doivent pouvoir s’accorder avec le droit moderne, être considérés comme valables à partir du moment où l’on place, selon l’auteur, les droit de l’homme au-dessus de tout le reste, comme garants fondamentaux pour chaque être humain.

Droits de l'homme vs Dieu législateur

Mais ces trois oppositions, si elles sont utilisées notamment par les islamistes, ne constituent pas les seuls obstacles à l’universalisation totale des droits de l’homme. Yadh Ben Achour considère que les religions édifiées sur l’idée d’un Dieu législateur peuvent aussi poser des difficultés spécifiques. Ainsi l’islam, tel qu’il est abordé par nombre de penseurs musulmans, considère que Dieu, au travers d’un texte sacré, incréé, saint, parfait, -le Coran- a donné aux hommes les fondements du droit, auxquels se rajoutent les hadith, la sunna (traditions du prophète Muhammad) qui permettent de légiférer sur presque touts les aspects de la vie humaine. "Dans ce cadre, le droit ne peut être considéré comme l’œuvre créatrice, exclusive et progressive des hommes, mais comme l’ordre éternel invariable et inaltérable de Dieu. Que reste-t-il à faire, sinon lire, comprendre et exécuter les ordres du Texte ?".

Au delà de l'arc référentiel

Le problème est encore compliqué par ce que Yadh Ben Achour appelle "l’arc référentiel" qui pousse bon nombre de penseurs musulmans à rester dans leur cadre de référence traditionnel, sans remettre en question certains aspects culturels qui devraient pourtant être dépassés. Ainsi a-t-on vu apparaître une déclaration islamique ou une Charte arabe des droits de l’homme qui tente, souvent sans succès, de concilier traditions et modernité. Ce concordisme pousse, selon l’auteur, certains penseurs musulmans à une sorte de pensée schizophrénique qui prétend respecter scrupuleusement les Textes tout en s’accommodant avec les droits modernes. Cette dichotomie est révélatrice d’une impossibilité de concilier croyance "totale" avec les droits de l’homme.

Cependant, et c’est sans doute l’aspect le plus intéressant du livre de Yadh Ben Achour, la pensée musulmane n’est pas monolithique, et si un certain immobilisme domine selon lui la société musulmane, -rappelons que l’auteur écrit juste avant le début des printemps arabes- certains intellectuels musulmans ont bien sûr su dépasser leur arc référentiel pour concilier la foi, l’islam, avec les droits fondamentaux, la démocratie, la liberté et l’égalité entre les êtres humains. Mieux, la plupart ont puisés dans les sources traditionnelles pour montrer l’adéquation possible entre islam et modernité. Ainsi l’auteur lui-même propose plusieurs versets du Coran, "la deuxième Fâtiha", pour fonder une éthique globale qui possède l’universalité propre à toute règle de droit moderne.

Vers une deuxième Fâtiha

Ce que Yadh Ben Achour cherche finalement, c’est que les croyants puissent dépasser la lettre pour se concentrer sur l’esprit des textes saints. Muhammad Iqbal est, selon l’auteur, l’exemple typique de cette volonté de dépassement, qui refuse de considérer le Coran comme un "code juridique" et se concentre sur la transcendance, le lien entre Créateur et créature qui imbibe le Texte. D’autres après Iqbal -penseurs, intellectuels, mais également ulémas- vont également tenter de refonder l’approche des sources sacrées, en s’attachant toujours à dépasser les lectures littéralistes et les interprétations institutionnelles. "Chaque réformateur reviendra à cette idée fondamentale qu’il est impératif d’aller rechercher, par-delà la lettre, par-delà l’histoire, l’esprit authentique de l’islam".

Le livre de Yadh Ben Achour est révélateur à plus d’un titre : il montre d’abord qu’une certaine immobilité, une certaine rigidité, accable toujours une partie de la pensée musulmane. L’auteur se montre particulièrement virulent, trop sans doute eut égard aux récents événements révolutionnaires qui ont depuis prouvé au monde entier que la volonté démocratique n’est pas l’apanage des sociétés occidentales. On comprend toutefois l’objectif de cette virulence, qui vise à réveiller, à faire prendre conscience du besoin fondamental de réformes qui doivent secouer le monde musulman. Mais le livre est également révélateur de toute une catégorie de penseurs, -musulmans, attachés à leur foi et à leurs traditions culturelles- largement méconnus voire volontairement ignorés en Occident, qui se servent des textes et des catégories de pensée fidèles à l’islam pour refonder leur approche de la religion et l’accorder avec les droits modernes universels. La "deuxième Fâtiha" que propose Yadh Ben Achour en constitue l’exemple parfait.

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