De la ville idéale à la cité utopique, ou le désenchantement du monde - Philippe Cardinali

 

INTRODUCTION
LA CITÉ IDÉALE ET LA VILLE UTOPIQUE


Les utopies, c’est bien connu, s’inquiètent beaucoup d’architecture et d’urbanisme. Elles décrivent volontiers le cadre architectural de leurs cités idéales avec une minutie pointilleuse, sinon vétilleuse. À commencer par le prototype éponyme, celle de Thomas More, dont il est peut-être un peu cavalier de faire la double héritière de la République de Platon et de la Cité de Dieu de saint Augustin. L’Utopie de More est rédigée en 1515, et publiée l’année suivante. Or le dernier tiers du siècle précédent a vu l’Italie engager des entreprises de rénovations urbaines sans précédent depuis l’Antiquité. On sait quel miel les contempteurs luthériens de la nouvelle Babylone surent tirer des grands chantiers pontificaux de Rome. On sait moins que ceux-ci n’eurent rien d’unique, et moins encore d’inaugural.
C’est bien un pape, Pie II, qui ouvre la série, en faisant rebâtir son bourg natal de Corsignano, rebaptisé Pienza. Mais le flambeau est aussitôt repris par des princes : le premier, Federico da Montefeltro, est duc d’Urbino et capitaine général - c’est-à-dire chef suprême - des armées pontificales. Il consacre une appréciable partie de ses revenus, durant toute la durée de son long règne, à remodeler sa capitale, Urbino. Un peu plus jeune que lui, Ercole I d’Este lance peu après un vaste plan d’urbanisme pour sa capitale, Ferrara, qui devient la première ville d’Europe dotée d’un plan régulateur. Leur cadet à tous deux, Lodovico il Moro, duc de Milan, fera créer à côté de son palais, dans sa ville natale de Vigevano, siège de la cour milanaise, la Piazza Ducale, première place à programme des temps modernes.
Derrière l’ensemble de ces entreprises - y compris celles de Rome - se profile l’ombre tutélaire d’un même homme, Leon Battista Alberti.
Passablement méconnu de ce côté-ci des Alpes, où n’est guère disponible qu’une infime partie de ses écrits, Alberti n’est pourtant pas la moins flamboyantes de ces figures de génies universels dont la Renaissance italienne semble avoir fait son ordinaire. Homme d’église, poète, dramaturge, essayiste, peintre, sculpteur, architecte, philosophe, Alberti ne s’est pas contenté, à l’aide d’un théodolite de son invention, de lever systématiquement le premier véritable plan de Rome et de ses principaux monuments, publié en 1444 dans sa Descriptio urbis Romae. Il est entre bien d’autres ouvrages l’auteur d’un De re aedificatoria qui constitue le premier traité d’architecture composé depuis Vitruve, et dans lequel les urbanistes reconnaissent l’ouvrage inaugural de leur discipline, qui n’acquis guère sa pleine autonomie vis-à-vis de l’architecture qu’à la fin du siècle dernier1.
1 “l’urbanisme naît en tant que discipline autonome avec la Teoría general de la urbanización (1867) de l’ingénieur architecte espagnol Ildefonso Cerdá (1816-1876)” Françoise CHOAY, article Urbanisme, théories et réalisations , Encyclopaedia Universalis. Ajoutons que le mot apparaît en français vers 1910, de même que ses homologues anglais et allemand.

 

 

 

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