La Théorie des "Deux Glaives" ou le Partage des Responsabilités (Chez Saint Augustin) - Journal du Périgord – décembre 2006

LA THEORIE DES « DEUX GLAIVES » OU LE PARTAGE DES RESPONSABILITES 

Journal du Périgord – décembre 2006



 

 En un temps où se développe le débat sur le devenir de notre démocratie, la confusion et le partage du pouvoir, le médiéviste Jacques Le Goff nous rappelle que « le monothéisme chrétien conduit à affermir l’idée que les sociétés humaines doivent être organisées sous l’autorité d’un seul », selon la théorie des « deux glaives », inscrite dans les Evangiles (Luc XXII-36.38), interprétée avec la volonté de mettre la société dans son ensemble sous la seule autorité du Pape (1)

  Celui qui formula cette théorie n’est autre que saint Bernard, abbé de Clairvaux (2), pour qui le Pape, vicaire de Dieu sur la terre, devait être le chef suprême de la société humaine organisée en vue de son salut. Il devait donc disposer des deux pouvoirs (les deux glaives), le spirituel, entre ses mains, et le temporel, à ses ordres.

 Saint Bernard s’appuyait  sur la synthèse entre doctrine chrétienne et culture gréco-latine effectuée au V° siècle par saint Augustin, l’un des plus éminents Père de l’Eglise, pour qui la parole de Jésus, rapportée dans les Evangiles par Luc, Marc et Matthieu : «  Rendez à César ce qui est César et à Dieu ce qui est à Dieu » (1), devait être interprétée selon la formule grégorienne : « De même que la Lune reçoit sa lumière du Soleil, de même la dignité royale n’est que le reflet de la dignité pontificale » (2).

 

Les papes successifs à partir de Grégoire VII (1073-1085), auteur de la réforme qui porte son nom, s’inspireront et appliqueront, avec plus ou moins de rigueur, ce principe de gouvernement théocratique dont notre pays ne s’émancipera définitivement qu’avec la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, votée par les républicains en 1905, nous rappelle encore Jacques Le Goff.

 

 

 

Il faudra même attendre le troisième millénaire et la première encyclique de Benoît XVI pour que la papauté admette, enfin, que c’est au « politique » et non à l’Eglise de définir « l’ordre juste de la société et de l’Etat » (3) et reconnaisse, de fait, le caractère laïque de la société humaine, après avoir soutenu, pendant plus de mille ans, qu’un seul Dieu au ciel exigeait un seul Maître sur terre, ce que le sarladais La Boëtie (4) dénonçait déjà au  XVI° siècle, dans son « Discours de la servitude volontaire », le bien surnommé « Ni Dieu, ni Maître » ou « Contre UN » par les révolutionnaires des deux derniers siècles.

  Il faut dire que  l’ami de Montaigne  était le dernier descendant d’une vieille famille occitane qui, pendant plus de 350 ans, avait participé au gouvernement collégial de Sarlat, inspiré de la « Rome sénatoriale », elle-même issue du « parti démocratique » de l’athénien Périclès (V° siècle av. JC) dans lequel se reconnaissait la peuplade gasconne, autochtone des pays du sud de la Loire jusqu’aux rives de l’Ebre en Espagne (5)

 

 

 

Jusqu’à l’avènement du système féodal mis en place à la fin du règne de Charles le Chauve en 877 dans la France du nord, après le partage de l’empire de Charlemagne entre ses petits enfants, les Gascons élisaient leur duc pour faire la guerre, des comtes pour administrer les territoires et plusieurs consuls pour gérer chaque cité. Si la féodalité supprima l’élection des seigneurs, elle ne put  éradiquer celle des consuls. 

 Les documents retrouvés  montrent que ces hommes dont « les noms sortaient des urnes » étaient désignés par les habitants de chaque quartier « sans condition de cens et de position », parmi les plus capables à « l’utilité de la chose publique », les plus aptes « à ne laisser en rien altérer les institutions » et à rendre « la justice impartiale, égale pour tous, pour les pauvres comme pour les riches » (6). Il s’agissait là des premières manifestations d’une démocratie participative locale par le partage des pouvoirs entre laïques.

  A Sarlat, sans interruption pendant 800 ans, les vingt quatre membres de ce conseil municipal avant la lettre, élus dans les quatre quartiers de la ville, ont choisi quatre consuls pour gouverner la cité. A partir de 1204, leurs noms, dont celui de La Boëtie, ont été gravés dans le  marbre au mur  d’entrée de la mairie où ils figurent encore aujourd’hui.

 

Il convient de remarquer que la lutte contre l’interprétation politico-religieuse de la théorie des « deux glaives » n’est pas seulement symbolisée par le « Discours » de La Boëtie, elle est aussi immortalisée dans la pierre du plus vieux monument historique de Sarlat : la Lanterne des Morts ou tour saint Bernard construite après son passage dans la cité en 1145 (7)

 Dans cette curieuse tour, en forme de tiare pontificale telle qu’elle existait au XII° siècle, est sculpté dans la clé de voûte de la chapelle du rez-de-chaussée, un médaillon représentant  un cheval, emblème de saint Bernard, portant deux glaives, l’un derrière l’encolure et l’autre à la place du cavalier (8).  Et c’est dans cette tour, où court un banc de pierre  le long du mur intérieur, que se réunissaient régulièrement les membres du conseil  pour choisir les   consuls chargés de gouverner la cité au nom de tous.

 Comment les Gascons ont-ils fait pour perpétuer ces pratiques démocratiques ? Ils ont eu le courage et l’audace de mettre  en concurrence les rois d’Angleterre et de France qui se disputaient le duché d’Aquitaine, pour  faire approuver, en échange de soutiens, leurs lois civiles, chartes, libertés et modes d’élection des dirigeants, remontant parfois à l’époque romaine,  qui s’opposaient totalement au système féodal basé sur des lignages héréditaires de dynasties aristocratiques ayant fait allégeance  au Pape.

 A notre époque, ne pourrait-on pas imaginer des conseils municipaux, détenteurs du pouvoir collégial légitimé par le suffrage universel, dont les membres auraient été choisis dans leurs formations politiques parmi les plus aptes à représenter les différents quartiers et à gouverner la ville, partager  les attributions exercées au nom de la commune et  de l’Etat, dans une coresponsabilité placée sous la houlette du maire devenu  médiateur et  coordinateur ?

 Ainsi l’esprit républicain qui souffle sur la théorie « des deux glaives » serait-il retrouvé: le  glaive du spirituel, dans la sphère privée des religions et le glaive temporel, dans la sphère publique d’une véritable démocratie participative d’aujourd’hui.

 

 

 

 Alain Armagnac, professeur honoraire, 9 rue Montaigne 24200 SARLAT  

a.armagnac@wanadoo.fr   TEL 05 53 31 01 32 et 05 53 57 70 47

 

 

 

 (1)     L’HISTOIRE n°289 – juillet-août 2004 – Entretien avec Jacques Le Goff

(2)     Dictionnaire encyclopédique d’histoire de Michel Mourre - voir à « glaive » p.2064 - « sacerdoce » p.4113 - « Innocent III » p.2375

(3)     Journal Libération du 3 mai 2006

(4)     Le Sarladais La Boëtie par A.Armagnac Ed. Périgord Culture, 9 rue Montaigne 24200 SARLAT

(5)     Les Gascons de R. Mussot-Goulard Ed. Atlantica - 2002

(6)     Histoire de Lectoure par F. Cassassoles, substitut du procureur du roi en 1838 – Coutumes de Lomagne art. 32 et 33 – Ed. Res Universis - 1990

(7)     Journal du Périgord n° 16 mars 1993

(8)     Voir planche d’illustrations ci-jointe

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