Présidentielle : qui sont les francs-maçons en campagne ?

Présidentielle : qui sont les francs-maçons en campagne ?

Publié le 17-08-11 à 11:33, Par Le Nouvel Observateur

Chirac savait trouver les mots qui leur plaisent. Mitterrand les égratignait, mais ne manquait pas de placer quelques-uns d'entre eux dans son entourage. Depuis, on sait que si les maçons ne font pas une élection, il est prudent de ne pas négliger leur influence... Par François Bazin

Un membre du Grand Orient de France (JEAN-PIERRE MULLER / AFP) Un membre du Grand Orient de France (JEAN-PIERRE MULLER / AFP)

Article à paraître dans Le Nouvel Observateur du jeudi 18 août 2011

En 2007, lors de la dernière présidentielle, on en trouvait partout. Partout, en l'occurrence, cela signifie qu'il y en avait dans tous les camps, notamment dans l'entourage des deux finalistes. Cherchez le maçon ! Malgré la tradition de secret que cultivent toutes les obédiences, ce n'est pas très compliqué. Ségolène Royal avaient les siens, issus des baronnies roses. Gérard Collomb, le Lyonnais, Patrick Mennucci, le Marseillais, ainsi que François Rebsamen, le Dijonnais, qui n'en est plus depuis longtemps mais qui a gardé le contact avec tout ce que la politique et la haute administration comptent de "frangins".

Nicolas Sarkozy n'était pas en reste. De Brice Hortefeux à Claude Guéant en passant par Xavier Bertrand, les maçons affichés et autres friendly étaient au cœur de son équipe de campagne. Pour le guider dans le petit monde des obédiences, le candidat de l'UMP s'était également attaché les services d'un ex-grand maître du Grand Orient de France, Alain Bauer. Dans ce système de réseau, il avait même créé un club qui s'affichait comme "sarkozyste de gauche" - sous le patronage de Brice Hortefeux, il fallait le faire ! La Diagonale cumulait par ailleurs les avantages puisqu'elle réunissait, sous un même toit, une petite troupe ambitieuse et bruyante où maçons et gays se tenaient par la main.

Question de l'influence

A partir de là, les questions s'enchaînent d'elles-mêmes. Les frères font-ils le président ? Vaste plaisanterie ! Dans la meilleure des hypothèses, les maçons, en France, ne sont guère plus que 150 000. Pour peser, on a fait mieux ! Et puis, surtout, les loges ne sont pas homogènes. Les maçons de droite votent plutôt à droite. Les maçons de gauche votent plutôt à gauche. Dans tout scrutin, il y a bien sûr des transfuges. Mais ce n'est pas avec eux qu'on peut espérer remporter le grand prix de l'Elysée. Reste toutefois, la question de l'influence. Dans la gestion de l'Etat, il est à l'évidence des secteurs où le poids de la maçonnerie est tel - police, énergie, éducation, outre-mer - qu'il faut être diablement fort, ou terriblement innocent, pour oser faire l'impasse sur ses intérêts, ses vœux ou même, plus simplement, sur son désir de reconnaissance.

En 2007, Ségolène Royal a fait cette impasse. Elle a été battue. Nicolas Sarkozy ne l'a pas faite. Il a été élu. CQFD ? Si on remonte aux élections précédentes, le constat est le même. En 1995 comme en 2002, Jacques Chirac avait su trouver les mots qui plaisent aux loges. Pour contrer l'offensive balladurienne, la thématique laïque et républicaine du candidat de la "fracture sociale" avait fait un tabac dans les obédiences. Sept ans plus tard, Lionel Jospin a payé très cher d'avoir négligé, dans son action à Matignon, tous les grigris des maçons. Du voile islamique à la Corse, il n'en avait fait qu'à sa tête. A l'heure du vote, les "frangins" se sont d'abord réfugiés dans un chevènementisme de bon aloi. Au second tour, leur antilepénisme viscéral a fait le reste.

On ne gagne pas sans lui

Dans toute présidentielle, il y a un marqueur maçon. Ce n'est pas le seul. Ce n'a pas toujours été le cas. Mais l'expérience des derniers scrutins montre qu'on ne gagne pas sans lui. Les présidentiables de toutes origines le reconnaissent sans peine. Il y a belle lurette qu'un maçon n'a plus posé ses valises à l'Elysée. Le dernier s'appelait Vincent Auriol. C'était il y a plus de cinquante ans, sous une autre République. Aujourd'hui, une réputation suffit. Jacques Chirac, ce radical corrézien, a toujours nié avoir été initié comme l'avait été, avant lui, son grand-père. Nicolas Sarkozy a alimenté la rumeur en agrémentant parfois sa signature de trois points.

A l'instar de François Mitterrand, qui moquait volontiers "les frères-la-gratouille" mais qui ne manquait jamais d'installer l'un d'entre eux dans son proche entourage, l'actuel président a appris qu'il n'était pas besoin de passer sous le bandeau pour être considéré comme un ami des loges. Ce sont là les leçons qu'il a d'ailleurs vérifiées de longue date, dans son propre camp. Nicolas Sarkozy, en ce sens, est aussi un enfant de Charles Pasqua, version Hauts-de-Seine et version Beauvau.

Guerre des loges

Le marqueur maçon est devenu une arme au service de la droite. Ses candidats l'utilisent pour brouiller les cartes ou, ce qui revient souvent au même, pour élargir leur spectre idéologique. Ils l'utilisent comme un brevet de républicanisme, voire comme un certificat d'antilepénisme face à une gauche qui a oublié ses fondamentaux au point de faire de la maçonnerie le vecteur de ses divisions. Hier Chevènement, aujourd'hui Mélenchon... La guerre des loges, qui va entrer dans sa phase active au fur et à mesure qu'approche l'échéance de 2012, est devenue le champ de manœuvre où les candidats expérimentent, en réduction, les thèmes de leurs futurs affrontements.

Celui qui n'a pas, dans son agenda, une tenue blanche en perspective peut-il être considéré comme un compétiteur crédible ? Il y avait longtemps qu'à gauche comme à droite on n'avait pas prêté autant d'attention à ce genre de rendez-vous. Le cru maçon 2012 s'annonce comme un cru historique. Au PS, François Hollande est parti le premier, fort de son ancrage provincial et sénatorial. Jean-Luc Mélenchon, lui aussi, joue dans les loges l'avenir de son projet de constitution d'une autre gauche, digne de ce nom. Le centre, façon Borloo, y a ses racines, idéologiques et financières. Quant à Nicolas Sarkozy, qui n'a pas oublié toutes les leçons de son précédent succès, il sait que, sans l'appui d'une partie de la maçonnerie, il redeviendra, au mieux, un simple candidat de droite.

Un grand maître débarqué

C'est une loi de la politique et donc du scrutin présidentiel. Quand les partis sont faibles, les réseaux retrouvent leur ancien pouvoir. Le plus curieux dans cette affaire est que le reformatage maçon, initié par des candidats qui ne le sont pas, a eu au sein des obédiences des effets délétères. Un peu comme si les recompositions politiques n'avaient servi, dans un premier temps, qu'à exacerber leurs contradictions. L'année dernière à Vichy, le convent du Grand Orient a débarqué sans ménagement un grand maître en fin de mandat, Pierre Lambicchi, dont l'un des torts - ce n'était pas le seul ! - était d'avoir mis le doigt dans le grand jeu sarkozyste. A la Grande Loge nationale française (GLNF), François Stifani a jeté l'éponge au printemps dernier, après avoir été, durant près de quatre ans, le meilleur auxiliaire de l'Elysée en terre maçonne. Dans un courrier datant de 2009, révélé par l'Express, il avait ainsi assuré le chef de l'Etat de son "soutien actif" à quelques-uns de ses ministres (Christian Blanc, Roger Karoutchi, Hubert Falco et Christine Boutin).

Ces limogeages expéditifs disent une allergie nouvelle à l'égard d'un président qui, au cours du même mandat, aura réussi l'exploit de flatter les grands maîtres, tout en prononçant à Latran un discours bien peu compatible avec les valeurs laïques de la République. Mais ils sont aussi l'expression d'un trouble plus général qui s'est manifesté en mars dernier quand des membres éminents du Grand Orient ont estimé que leur obédience sortait de son rôle en voulant apporter, face au Front national, "des propositions concrètes sur l'emploi, le logement, les salaires, l'accès aux soins ou le pouvoir d'achat". Peur de la politique au moment même où les politiques redécouvrent le charme discret de la maçonnerie ? Telle est l'époque ! Pour 2012, les loges, à force de ne plus bien savoir ce qu'elles pensent vraiment, hésitent entre la tentation du retrait et le plaisir fugace d'être à nouveau courtisées. Hier, elles aimaient faire campagne. Aujourd'hui, elles entrent dans des plans de campagne. Plus qu'une influence, cela signale au moins la persistance d'une réputation.

François Bazin - Le Nouvel Observateur


A lire dans Le Nouvel Observateur, le dossier dans son intégralité, sur :

- Le cas Marine


- Les mystères de M. Guéant

Le ministre de l'Intérieur est un proche des réseaux maçons. Dans sa longue carrière, il les a toujours favorisés. Mais ne lui demandez pas d'avouer qu'il en fait partie !

- L'homme qui parle à l'oreille des frères

Jean-Louis Borloo jure lui aussi qu'il n'en est pas. Mais quel talent pour s'allier leurs bonnes grâces.

-  La gauche et les frères trois-points

Qui s'aura s'attirer les bonnes grâces des maçons ? Valls, qui a été initié au Grand Orient ? Hollande, qui a tout du "maçon sans tablier" ? Aubry, qui a encore des efforts à faire… ou un autre ?

- Mitterrand et les frères

Les relations entre François Mitterrand, le dernier (et unique) président socialiste de la Ve République, et les francs-maçons ont connu des hauts et des bas...

- Mélenchon : la faucille et le compas

Intellectuellement, le poids de la maçonnerie est indéniable. Pour le reste, vous dira-t-on, c'est une affaire de vie privée.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

diplome-1.jpg

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site